Primordial - Exile Amongst The Ruins

Primordial est un groupe singulier dans le paysage Métal à bien des égards. Fondé en 1987 sous le nom de Forsaken, il fut le premier groupe irlandais à proposer du métal extrême, expérimentant un mélange de Black Metal teinté d'éléments folkloriques, ancrant ses textes dans l'héritage de l'histoire irlandaise, et devenant ainsi l'un des pionniers du Pagan Metal. Au cours de sa longue carrière, Primordial a développé un style immédiatement reconnaissable, insufflant une dimension épique mais fortement mélancolique à sa musique. Il aura cependant fallu attendre 2007 et l'album To The Nameless Dead, unanimement salué par la critique et les fans, pour que le groupe soit enfin reconnu par un plus large public.

Un peu plus d'une décennie plus tard, le quintet s'apprête à délivrer son neuvième opus...

Line-Up :

A.A. Nemtheanga – Vocals

Ciáran MacUiliam – Guitar

Micheál O'Floinn - Guitar

Pól MacAmlaigh - Bass

Simon O'Laoghaire - Drums

Il y avait beaucoup à attendre de cet Exile Amongst The Ruins, et les irlandais ont su ménager le suspens en dévoilant courant janvier le single "Stolen Years", semi-ballade envoûtante, volontairement peu représentative de l'album. Les fans de la première heure avaient pu déceler par bribes sur les deux précédents opus des clins d’œils appuyés aux racines Black Metal du quintet, et, Nemtheanga arborant fièrement une veste à l'effigie de Venom et Bathory sur les récentes photos promotionnelles, il était légitime de s'attendre à une œuvre plus noire qu'à l'accoutumée...

À peine passé l'introduction acoustique du premier titre "Nail Their Tongues", nous sommes immédiatement happés par un riff tournoyant soutenu par une rythmique martiale au groove lancinant, débouchant sur un refrain épique comme le groupe sait si bien les écrire, offrant tout l'espace nécessaire au déploiement des vocaux passionnés de Nemtheanga. Et alors qu'on semble jusqu'ici avancer en terrain conquis, le morceau évolue brutalement vers une époustouflante envolée Black Metal, sur fonds de blast-beats et de vocaux écorchés...

Le Primordial version 2018 est énervé, et ce sentiment de frustration et de rage contenue mais bouillonnante habitera tout l'album. L'intensité ne retombe pas avec le second titre, "To Hell or the Hangman", morceau hypnotique introduisant un feeling plus Heavy Metal avec son rythme galopant, autre composante forte ressurgissant au cours de l'album, conférant à certains titres une énergie communicative dont on devine qu'elle prendra toute son ampleur sur scène. Une approche différente dans le riffing des guitaristes Ciáran MacUiliam et Micheál O'Floinn, pertinente bien qu'un peu répétitive à certains moments.

Exile Amongst The Ruins est né d'un processus créatif et de conditions d'enregistrement difficiles, de l'aveu des musiciens contraints d'évoluer pendant plusieurs semaines dans l'espace confiné des Camelot Studios de Dublin, n'offrant parfois que peu de recul par rapport à leur musique, ce qui semble avoir instauré une tension certaine, qui se ressent à l'écoute. Mais ces conditions ont paradoxalement permis l'émergence d'une œuvre singulière dans la carrière de ces vétérans. De plus, l'album jouit sans doute de la meilleure production dont le groupe ait bénéficié à ce jour : les guitares sont tranchantes et claires, la basse gronde comme jamais et le jeu puissant et subtil du batteur Simon O'Laoghaire semble implacable.

Mais une fois n'est pas coutume, ce qui fascine est la performance vocale de Nemtheanga, toujours habité par sa prestation. Sa voix puissante parvient à cristalliser toute la dimension émotionnelle et la force évocatrice de la musique de Primordial, au travers de différents registres maîtrisés à la perfection, du plus mélodieux au plus éraillé. Homme de conviction, il livre une nouvelle fois ici une critique acerbe et sans concession de l'état de nos sociétés et de la psyché humaine de notre époque, souvent à travers le prisme de l'histoire ("Exile Amongst The Ruins") et de la spiritualité ("Where Lie The Gods", "Upon Our Spiritual Deathbed").

Le quintet livre ici un album tout en contraste et subtilité malgré son aspect brut. Si le groupe a un peu réfréné ses prétentions épiques et le côté folk mélancolique propre à son style habituel, il a su largement compenser en noirceur et en aggressivité larvée. Peut-être les fans ayant découvert Primordial avec leurs récentes productions seront surpris de ce choix, mais sans amener une division franche au sein du public, je pense que cet effort est à comprendre dans le contexte de l'oeuvre globale du groupe.